Grand, mince, les cheveux noirs avec une raie sur le côté, le bien-aimé de Berrak a un air de gendre parfait. Ahmet et Birsen l’aiment bien. C’est un garçon courageux et bosseur. Diplômé d’une école américaine de multimédia, il s’évertue cependant dans le commerce de téléviseurs à écran plasma (dont les prix sont affichés en euros). C’est alimentaire. Romantique aussi. S’il se tue dans un boulot qu’il n’aime pas, c’est pour être aux côtés de Berrak. Doğan est tombé instantanément amoureux de mon amie, un jour pluvieux du mois d’avril … en Belgique.
Lundi matin, j’ouvre un œil et décide d’aller admirer la vue par la fenêtre de ma chambre. Elle donne sur les toits de Tarabya et le
Bosphore (en se penchant fort vers la gauche). Berrak m’a confié qu’elle habitait (et donc désormais moi aussi) un quartier très envié d’Istanbul. Pour sa verdure (un parc en face de la maison), la proximité de la mer (« on ira se promener au bord de l’eau ») et l’air pur que les riches Stambouliotes venaient jadis renifler pour se refaire une santé (Tarabya signifie Thérapie).
Ce mot, je pourrais le répéter 10 fois, avec une prononciation de feu de Dieu, qu’ils ne le comprendraient toujours pas. Les Turcs et le développement durable, ça fait deux. Ou plutôt 16 millions puisqu’ils sont autant à Istanbul à n’en avoir rien à caler de l’environnement. Comme en atteste le ‘magnifique’ parc sis en face de l’appart de Berrak à Tarabya. Dur dur pour l’écolo convaincue qui milite en moi depuis plusieurs années.
S’il y a bien une chose qu’une femme à l’étranger doit se dépêcher de trouver, c’est une bonne esthéticienne. Et à Istanbul, cela équivaut un peu à la quête du Graal.
La première que Feriel et moi avons testée nous avait pourtant été recommandée par Bénal, une jet-setteuse toujours nickel de la tête aux pieds. Mais nous sommes ressorties du salon horrifiées après que la patronne nous ait à moitié agressées. Au sens figuré, en nous parlant comme à des moins que rien. Au sens propre, quand on pense aux positions qu’elle a osé nous faire prendre pour nous épiler le bikini. De plus, nos mains manucurées ressemblaient à des doigts d’enfants trempés dans la peinture.
Quand on dit institut de beauté en Belgique, on pense havre de paix, musique relaxante, huiles essentielles dans l’air et personnel à la tenue irréprochable. A Istanbul, pensez coiffeur de quartier, lumière blafarde, moisi au plafond, table de travail suspecte, employée en tenue de ville qui ne se lave pas les mains et poils par terre. Ce manque de professionnalisme, on le devine au premier regard. On le sent aussi quand l’esthéticienne vous applique la cire sur le clitoris ( !), quand elle arrache les bandes trop lentement et qu’elle rit au lieu de s’excuser quand vous avez la larme à l’œil. Puis quand vous sortez en jurant parce qu’elle vous a taillé le ticket de métro en biais. Je me souviens de la fois où Feriel, horrifiée, a découvert au milieu de la séance de torture que la femme qui tenait la spatule était danseuse de profession et qu’elle remplaçait sa copine esthéticienne, partie faire une course au bout de la rue.
Je me rappelle aussi être sortie avec des traces de brûlures, des hématomes et l’envie de chialer après avoir souffert pendant 1h20 sous les mains d’une femme aux biceps dignes d’un bodybuilder. Ou encore cette après-midi où j’ai testé la cire au sucre et au citron au hammam de Firuz. L’employée m’avait fait asseoir dans le hall d’entrée, toute nue, jambes écartées. Son fils de 8 ans était rentré de l’école, avait dit ‘salut m’man’ et avait filé devant nous avec son cartable sur le dos. Moi, blême, je pensais à la vision d’horreur que la mère venait d’imposer à ce pauvre petit garçon…
En ce moment, je fréquente une esthéticienne toujours incompétente mais incroyablement comique. Mais ça, c’est une autre histoire. A suivre…
S’il y a bien une chose à laquelle on reconnaît un Européen qui s’installe à Istanbul, c’est qu’il veut S’OR-GA-NI-SER. Or, c’est une réalité qui s’impose assez vite : ce terme ne fait pas partie du vocabulaire des Stambouliotes. La traduction existe: ‘organize olmak’. Ca vient du français. Preuve que les Turcs n’ont pas inventé le sens de l’organisation.
Je l’ai deviné quand j’ai appris que les chauffeurs de taxi ne connaissaient pas les noms des rues de la ville. Ça s’est précisé quand prendre un rendez-vous avec une copine semblait tenir de l’algorithme. Et ça s’est confirmé quand j’ai poussé la porte des commerces.
Un exemple: une boutique de cosmétiques de 30 m2 = 6 vendeurs. Evidemment, les deux tiers du personnel se tournent les pouces. Belgique, le même espace comprend deux employés occupés à servir les clients. Autre exemple: un petit resto de 15 m2 à 4 heures de l’après-midi = 5 employés. Deux pelés et trois tondus sont assis à une table. Le menu ? Un buffet. Vous avez composé votre assiette avec l’aide du serveur et attendez… Il lui faudra 20 minutes pour vous la servir. Pourtant, aucun coup de feu à l’horizon. Un élément nettoie nonchalamment une table, deux papotent derrière les fourneaux, les quatre autres parlent de la pluie et du beau temps. Vous, vous avez faim.
Il faut savoir qu’à Istanbul, les horaires de travail varient entre 10 et 16 heures par jour, six jours sur sept. On a immédiatement la pensée suivante: pourquoi ne scindent-ils pas l’équipe en deux ? Ainsi ils auraient une équipe dynamique composée d’employés motivés par une paye correspondant à 8 heures de travail. Tout le monde en sort gagnant: l’entreprise parce que les clients sont mieux servis, les employés car ils gagnent en qualité de vie! Réaction : ils n’y ont pas pensé. Et d’avis général, même si quelqu’un instaurait ce système, il ne fonctionnerait pas. Les employés devraient bosser de façon intensive 8 heures d’affilée et ça, ils n’y sont pas habitués…
Depuis que je suis arrivée à Istanbul, il y a un truc que je ne comprends pas. C’est le rythme de travail des Turcs. Autour de moi, tout le monde passe plus de 16 heures par jour au boulot. Ils ne dorment que 4 heures par nuit. Et cela, pour un salaire souvent basique.
Quel courage, quelle énergie, quelle dévotion! Mais comment font-ils? Je n’arrive pas à comprendre où ils trouvent la force de bosser d’arrache-pied ainsi. Ca me semble surhumain.
Puis hier, tout s’est clarifié. Un ami turc a mis fin au mythe en m’expliquant : « On travaille un peu puis on fait une pause. On fume une cigarette, on boit un thé. On retravaille un peu puis on re-fait une pause. On se détend, tu comprends? »
Petit à petit, j’apprivoise la culture turque. Tous les jours, je découvre des traits de caractères bien typiques. En rue, par exemple. Les Turcs ne perdent pas de temps à se demander à quel moment, ils traverseront ce boulevard où les voitures filent à une allure folle. Ils se lancent, même pas peur. N’allez pas croire que l’automobiliste, habitué à voir surgir un piéton devant ses roues, redouble de prudence. A la guerre comme à la guerre : à proximité d’une priorité de droite, d’un virage ou d’un passage clouté, il accélère. Mais klaxonne quand même (pour prévenir qu’il ne s’arrêtera pas).
Dans les commerces, pas plus de courtoisie. Alors que vous attendez sagement que le commerçant termine de servir le client avant vous, un Turc s’amène et vous dépasse, grand prince. Non seulement il vous fauche votre tour mais en plus, il interrompt le commerçant dans sa tâche pour se faire servir, là, tout de suite. Vous verrez que ce dernier, nullement choqué par cette impolitesse, s’exécutera sans traîner. Si vous lui faites une remarque, il vous répondra que c’est votre job à vous de vous faire servir en premier. Hé!
Et au téléphone:
- Le Stambouliote : « Salut, on se voit quand? »
- Vous: Demain?
- Le Stambouliote, en raccrochant: D’accord, on se rappelle pour l’heure et le lieu de rendez-vous!
- Vous: Heu oui mais autant fixer ça maintenant puisque c’est dem… Allo?
Le lendemain, vous attendez son coup de fil. Vous perdrez toute votre après-midi car il n’appellera pas. Le Stambouliote aura sans doute eu quelque chose de plus urgent à faire. La prochaine fois, avertie, vous direz vous-même « on se rappelle! » et prévoirez une autre activité. Alaturka.
Je présente tout le monde à tout le monde. Feriel à Manolya, Dario à Sophie, Feriel à Dario, Sophie à Manolya… ça devient un meltingpot d’expatriés. On papote en terrasse, on marche de long en large sur l’avenue Istiklâl, on va dormir les uns chez les autres, on se baigne dans la piscine chez Feriel, on teste le thé, le narguilé, le backgammon, bref, on s’amuse!
On découvre aussi qu’être ‘yabancı = étranger en Turquie, est une valeur ajoutée. Les Turcs nous adorent! Ils s’intéressent à notre histoire, à notre pays et nous complimentent également l’exquise façon dont on manie leur langue. Il faut dire que chacun a son propre vocabulaire. Sophie maîtrise tout ce qui est ‘tekne’ = bateau, ‘dişçi’ = dentiste et ‘dünya turu’= tour du monde. Feriel excelle dans le ‘cezayirliyim’ = je suis Algérienne, ‘evliyim’ = je suis mariée ainsi que dans le non verbal (quand elle se tait, on la prend pour une locale). Manolya dompte son accent frenchie en prononçant de mieux en mieux ‘mücevherat’= bijouterie et en calme plus d’un quand elle dit ‘babam Türk’ = mon père est Turc. Quant à moi, je les épate parce que je suis ‘gazeteci’ = journaliste et que je suis venue toute seule dans cette grande ville (evet, yalniz geldim).
Evidemment, c’est le début. On est encore en ‘lune de miel’. On découvrira par la suite, qu’être expat’ en Turquie, ce n’est pas toujours, toujours le pied…
Vu l’ambiance à la maison, Manolya et moi préférons sortir le soir et bavarder dans un café. Bonne nouvelle, notre quartier pullule de restos et de bars branchés. Une après-midi, ma coloc’ me fait découvrir celui qu’elle préfère. Il est un peu décentré, en bas d’une rue, sur un coin: le Susam café. Un endroit complètement rétro, avec des chaises, fauteuils et tables dépareillées et plein de bric à brac déniché chez les brocanteurs de Cukurcuma. On s’y sent comme chez soi en mieux: parce que la musique est bonne et le service excellent. Cela deviendra notre QG.
Nous prenons carrément des habitudes. Plusieurs fois par semaine, nous allons nous y asseoir, chacune avec notre ordinateur, pour travailler. On bosse, on fait une pause papote, puis on ondule du popotin sur nos chaises (la musique est vraiment vraiment bien). Re-concentration, re-break etcetera.
En début de mois, on se lâche au niveau des consommations: Efes Dark pour Mano, Caffe Latte pour moi. Mais passé le 25 du mois, on passe au moins cher sur la carte: c’est thé ou eau plate. Et on essaye de ne pas boire trop vite pour faire durer le plaisir. Un jour, fauchées comme les blés, on se rend compte qu’on vient de monopoliser la meilleure table du Susam pendant 3 heures avec deux ridicules petits thés. Honteuses, on paye la note et on quitte notre QG. Mais le serveur nous arrête: « Alors vous partez déjà? » On lui avoue qu’on est gênées d’accaparer leurs beaux fauteuils alors qu’on n’a pas les moyens de consommer de ‘vrais boissons’. Et là il nous étonne: « Que vous consommiez 5 verres de whisky ou 1 verre d’eau, cela ne fait aucune différence. Vous êtes des clientes comme les autres. » Ma coloc et moi échangeons un regard, et nous tournons vers ce charmant employé pour connaître son prénom: « Metin ». Il deviendra notre serveur préféré.
Nous continuerons à osciller entre les jours fastes (fondant au chocolat, steak grillé…) et périodes creuses (eau plate, thé ou soyons fous, eau gazeuse!) mais seront toujours accueillies comme des princesses par Metin mais aussi Yusuf, Ali et Adnan. Bientôt tout le personnel connaîtra nos prénoms. La vie est belle. Nous sommes les reines du Susam Café.
Susam Café
Susam sokak n°11
Cihangir, Beyoglu, Istanbul
On était prévenus: tout touriste a le droit de rester sur le territoire turc pendant une période de 90 jours. Je regarde la date du cachet sur mon passeport: il me reste sept jours. Dario? Cinq. On a donc intérêt à quitter le pays au plus vite sous peine d’une grosse amende ou pire, d’une interdiction de remettre les pieds en Turquie. La suite est simple: il suffit de repasser la frontière dans le sens inverse pour obtenir un nouveau tampon valable pendant 3 mois. Je propose le bus. Mais je déteste le bus. Ceci dit, on n’a pas trop le choix: avec moins de 100 euro en poche, on ne va pas s’acheter un billet d’avion première classe. La réalité, c’est un car bon marché qui fera Istanbul- la frontière la plus proche en une journée. On passe la porte de la société de bus, qui s’appelle Metro (si, si) et on en ressort 15 minutes plus tard dans un état d’énervement avancé. Et pour cause: l’employé est incapable de nous dire si le trajet Istanbul-première ville en Grèce/Bulgarie dure 3h30, 8h ou 13h. Il n’est pas non plus dans l’état mental de nous donner le lieu de rendez-vous et l’heure de départ des cars. Je maudis cet idiot du village et tous les autres qui travaillent avec lui.
Retour à la case départ. Je cogite. Je finis par nous trouver un chauffeur de taxi qui accepte de nous amener en Grèce pour 100 euros. Je lui demande de confirmer 10 fois qu’il s’agit bien du prix pour l’aller-retour. Il certifie et précise qu’un dénommé Celal viendra nous chercher à 10 heures le lendemain devant la mosquée Firuz à Cihangir. Le jour J, on a du mal à trouver notre homme: tous les chauffeurs de taxis klaxonnent et nous regardent avec insistance! Au cinquante-cinquième, nous tentons un hasardeux « Celal? ». Il opine, bingo! On embarque et 20 mètres plus loin, il nous demande où on va.
- « Mais enfin, vous ne vous appelez donc pas Celal! »
- « Mais si! »
- « Nom de nom… ramenez-nous à la mosquée sinon on va rater l’autre Celal! »
Retour à la case départ. Celal, le vrai, nous appelle pour dire qu’il arrive. On embarque. Au bout d’une heure, on s’arrête pour changer de voiture: on monte, tout sourire, dans une Mercedes noire, intérieur cuir avec airco et vitres électriques. En plus, le chauffeur est incroyablement sympathique! On bavarde, on bavarde, de la pluie et du beau temps jusqu’à ce que le conducteur nous dise: « Vous allez voir, vous allez adorer la Grèce. Vous logez à quel hôtel? »
- Minute papillon: « pourquoi tu nous parles d’un hôtel puisqu’on fait l’aller-retour dans la journée? »
- « Ah non, moi j’ai pour ordre de vous amener dans une charmante petite ville grecque où, paraît-il, vous restez 3 jours. Et pour 200 euros. »
- « Nom de nom… »
Retour à la case départ. Enfin après avoir pris un tram, 2 bus et un métro pour rentrer à la maison. Dario cogite. Et finit par nous trouver le moyen de renouveler notre visa SANS sortir du pays. Comment? En passant par l’administration via un pote qui sait comment faire. Je le regarde d’un air peu convaincu et lui dis: « je ne sais pas pourquoi mais… je ne le sens pas. »
Mon programme de la soirée? Un concert-barbecue improvisé...
La cohabitation avec Dario se passe à merveille. Et...
Un jour, tandis que Şafak et moi bavardions de tout...
Je glisse dans un doux sommeil quand… je suis...
Je déteste les Turcs. Parce qu’ils m’arnaquent...
Alaturka Belles, belles, belles! Chacun son quartier Du fun à la pelle Fous rires L'aventure, c'est l'aventure Le livre en ligne Non classé Politika Rencontres Surprises! T'as l'adresse? Têtes de Turcs Trucs de filles Une autre culture
